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Janvier 2026

Cher arbre

Le radiateur à énergie fossile

 

Sobre et posé, apogée de l’étable au siècle bourgeois des parquets cirés, dans les maisons divisées en appartements, discret comme un valet derrière la porte. 

Bien campé sur des pattes arrondies, éléphantesque dans sa massive légèreté, cet assemblage tubulaire a, dans ses géométriques répétitions ternaires, quelque chose d’une incantatoire célébration du chiffre, cousine d’une variation de jazz héritée de la suite au clavecin, des odeurs de bonheur, et dans ses circonvolutions, l’antique beauté d’Ariane sauvée du Minotaure.

Son intérieur charrie l’eau sous pression, brûlante et mariée à la fonte, elle glousse aux bulles d’air, puis circule incognito, tout contre les élégants tubes pincés, cintrés, aplatis mais ronds, gris, verts ou blancs cassés, éraflés, irradiant la douceur chaude du confort « moderne ».

 

Claire 

JOYEUX ANNIVERSAIRE

 

Mais quelle idée a donc eu mon frère Moustache de venir fêter son anniversaire au bord de ce lac perdu au milieu de nulle part ! Nous aurions pu nous retrouver comme tous les ans au manoir de papa ! Enfin comme d’habitude on ne m’a pas demandé mon avis…

J’ai prié pendant tout le trajet pour que ma Twingo tienne le coup. Ouf heureusement il y a un grand parking :  je n’aurai pas à faire un créneau (ma bête noire). Je me gare à côté de la Porsche de mon grand frère. Les autres ne sont pas encore arrivés, il faut dire que la ponctualité n’est pas leur fort.  Ah voilà qu’arrive une espèce de camionnette bariolée : à tout coup ce sont les enfants de Moustache : deux beaux ratés ceux-là, mon neveu est un étudiant poursuivi par ses études, et sa sœur se prend pour une saltimbanque. Nos ancêtres doivent se retourner dans le caveau familial. Les deux comiques me sautent au cou : 

« Salut Tata ça boume ? » 

« Ne m’appelez pas Tata c’est d’un commun ! Essayez plutôt Tatie, que ça ait au moins un peu de classe. » « Vous avez pensé à un cadeau pour votre père ? » 

« Une photo encadrée de vous deux ? Et bien vous n’avez pas cassé votre tirelire… »

Ah encore une voiture qui arrive : c’est Hervé, mon presque jumeau, nous n’avons qu’un an d’écart. Bien que nos vies soient très différentes, c’est mon frère préféré. Je ne suis pas toujours d’accord avec ses choix de vie (figurez-vous que son ex-femme vit toujours sous son toit) Quel scandale ! Il a trois enfants qui sont passablement bien élevés et que j’arrive donc à suffisamment tolérer. Je remarque qu’il a changé de voiture, il est passé à l’électrique. Sans doute sous l’influence de sa nouvelle amie, une ingénieure écolo. Au moins celle-ci a fait des études. Mais elle n’a aucun goût pour s’habiller, ne porte pas de bijoux, même pas sa chaîne de baptême, ne se maquille évidemment pas, et je la soupçonne même de ne pas s’épiler. Enfin si mon frère est heureux avec elle, j’estime de mon devoir de la tolérer et de lui faire bonne figure. Ils sortent un gros paquet enveloppé de papier journal de leur coffre : c’est le cadeau pour Moustache : Un composteur ! Quelle riche idée ! Je garde mon opinion pour moi. 

Et puisque tout le monde est arrivé, nous nous dirigeons vers la guinguette où nous attend Moustache. L’endroit est somme toute charmant, dans le style campagne bien entendu, on n’est pas chez Maxim’s non plus. Il y a des guirlandes de lanternes qui clignotent gaiement et une grande table avec une nappe à carreaux rouges et blancs est dressée sous la tonnelle. Moustache a bien fait les choses pour ses 55 ans. Un serveur passe avec des coupes de champagne et nous savourons un délicieux repas, campagnard mais raffiné. Le gâteau d’anniversaire arrive enfin. Nous entonnons tous en cœur « Joyeux anniversaire », et Moustache souffle ses bougies. Le serveur coupe des parts dans le gâteau et nous sert tour à tour. 

Nous sommes tous en train de savourer le délicieux fraisier, quand Moustache se dresse à demi sur sa chaise, il se tient la gorge à deux mains, il suffoque, il devient rouge, puis violet, et il finit par s’effondrer sur la table, la tête dans le gâteau.

La panique se répand autour de la table : tout le monde se lève se précipite sur le corps, mais il apparaît très vite que notre aîné ne respire plus. Moustache est tout ce qu’il y a de plus mort.

Le serveur reprend ses esprits le premier, et appelle les pompiers et la police. Très vite le bord du lac si tranquille, est envahi de véhicules aux gyrophares clignotants.

L’inspecteur, qui vient d’arriver, fait les premières constatations. De par mes lectures, j’ai une certaine expérience de ces situations, et je me propose pour l’assister. Il me rembarre assez sèchement, et me demande d’aller m’asseoir avec les autres. Il semble persuadé que Moustache a été empoisonné. Il nous interroge tous les uns après les autres. Mais personne n’a rien vu, et surtout personne n’aurait de motif apparent.

Et bien, puisque cet inspecteur n’a pas besoin de mon aide, je ne lui apporterai pas les lumières dont je dispose…. C'est-à-dire que Moustache, en tant qu’aîné, voulait vendre le domaine à une société d’exploitation pétrolière et y installer aussi un élevage intensif de poulets.  Hervé et sa nouvelle amie écolo ne pouvaient pas supporter cette idée.

Alice ayant une bonne connaissance des plantes a donc truffé la part de gâteau de Moustache de digitaline, ce qui a provoqué un arrêt cardiaque massif. 

Hervé devient donc désormais l’héritier du domaine. Il m’a promis que je pourrais y rester à vie et conserver les écuries.

Je vais donc garder pour moi les résultats de mes déductions. Tant pis pour l’inspecteur. Et tant pis pour Moustache !

Evelyne Le Coz

Hey, t'as vu qqchose qui te fait rire ?! 

Non ? Ben alors pourquoi tu rigoles ? 

Ouais ouais, c'est ça, bonne année ... 

Pff, encore une allumée ... 

T'as regardé la télé ces derniers temps, ouais ?! 

Non ? 

Ah tu regardes plus ... 

Ouais, t'es de ceux qui veulent pas regarder ... vous préférez mettre la tête dans le trou et qu't'as pas de problèmes ! 

Ouais c'est ça, continue d'sourire. Toi, tu souris, et tout va bien ! les guerres, les terroristes, tout ça, tu t'en fous ouais ! 

Ah c'est pour ça que tu souris ?! Donner de l'amour? Réchauffer les coeurs ?! C'est quoi encore ces conneries de gaucho ! Tu crois que c'est ton sourire qui va me donner du taff’ ? Les étrangers, ils nous piquent nos boulots, nos femmes ! Et l'aut', elle sourit !! 

'Tain, t'arrête de sourire toud'suite ! Tu t'fous d'ma gueule c'est ça ?! Moi je vais te la fermer ta gueule, j'te jure, t'auras plus d'dents pour sourire !! 

Pauv' conne ... 

L'âme ébréchée, je baisse la tête et souris. 

Parfois, il est des sourires bien plus tristes que des flots de larmes. Parfois, il est des sourires qui te fissurent le cœur. Parfois, il est des sourires qui à regarder, te broient l'âme. Parce que certains sourires n'ont rien à voir avec le bonheur. Parfois sourire, c'est juste tout ce qu'il reste, quand tout le reste n'a pas marché. 

Je relève la tête, ferme les yeux et offre mon sourire au ciel. Et pendant un très - trop! - court instant, suspendu, je me sens en paix ... 

N'y voyez là aucun excès de zèle. Pas tant un acte de résistance, ni vraiment un bouclier de défense. 

Mon sourire, tant que je le pourrai, je continuerai de le brandir. 

Oui, un étendard ! Si mon sourire parle à ton âme, bienvenue sous ma bannière !! 

Alors, c'est le sourire vacillant, mais le cœur en bandoulière, que je vous souhaite à tous une belle nouvelle année. Que vos lendemains vous sourient bien plus que vos hiers… 

Asma YAFI

L’emballage cadeau

 

Finement découpées à l’extrémité, pellicules tendres d’un vert amande, infiniment tuilées, elles abritent un devenir rond comme un jour ensoleillé.

Végétale, l’enveloppe se durcit vers l’attache, s’assombrit, se rallie, s’y ramifie, brillante et vernie, maternelle presque.

De l’autre côté le paquet, mal refermé sous l’effet de la chaleur, entrouvre ses quelques

aiguillettes, vertes, piquantes presque, dentelées, foncées, autour des dizaines de pétales

diaphanes, roses bientôt.

 

Claire

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