Avril 2026
Tu pointes ou tu tires ?
Il est gros, assez gros, divinement gros : il adore l’aïoli, les merguez, la paella et les beignets bien gras et sucrés vendus sur la jetée.
Il s’éponge longtemps avec son grand mouchoir, les autres joueurs râlent.
Sur ce terrain sablonneux il hésite toujours à marcher, par peur de déraper. Il s’arrête, lève la tête, les regarde, ils ricanent :
« Tu nous la mets cette boule ? »
Il lève sa main avec la boule, il la trouve un peu lourde mais il vient de l’acheter et elle lui a coûté « bonbon ». Sa mère, de son vivant, aurait encore crié « qu’il dépensait trop d’argent pour ses
boules » Mais les boules ou autre chose pense-t-il …C’est kif -kif.
Il lève doucement son bras droit et leur fait un doigt d’honneur du gauche.
« Il a l’air fatigué, peuchère, aujourd’hui Gaston ! »
C’est vrai il a fait bombance avec ses copains de l’armée et n’a pas lésiné sur le rosé.
Hier il a eu 97 ans .
Puis il se courbe, puis recule jusqu’à la marque du départ, s’arrête, se dandine de
droite et de gauche, longtemps. Les autres sont très énervés de son manège :
« Ecoute Gaston, on va faire s’en piquer une et on revient »
Il se met à rire de son rire tonitruant et puis lance enfin sa boule, sa boule miracle comme il les appelle toutes. Il est tellement courbé et concentré qu’ils craignent qu’il ne tombe. Il se relève lentement en grimaçant, opine de la tête, et lève le bras au ciel.
La boule atterrit à un centimètre du cochonnet.
Ils applaudissent.
« Tu nous as encore épaté Gaston ! »
Annie GRAULE
Sentir
Sentir ses mains déliées
Courant sur le papier ou sur le clavier,
qu’importe
Le mouvement
La vague de l’inspiration, ses remous
Ses non-dits
Croire au ciel
Et à sa myriade d’anges
Partir sereine car rien ne sert de
Courir
Les quatre planches
Je veux mourir à ciel ouvert
Au pied d’un arbre
Comme le temps des cerises, comme
le temps des lilas
Serments de pacotille
Barbara est cette fille qui a su ranger
ses couteaux
Pour donner le mot d’ordre
Sa liberté éprouvée, retrouvée, choisie,
pardonnée
Elle avait ce talent propre
aux échoués
Je confonds mes combats aux siens
Elle fustigeait la guerre
Elle fustigeait la haine
Je m’adresse ainsi en ces mots
A la fille que j’étais avant
Avant le grand désœuvrement :
"La paix est chère à toi qui souhaitais
tant la guerre
Et tu l’appelles en vain
Et tu regrettes hier
Tu préfères ralentir
Contempler les nuages
Que de devoir mentir
Pour invoquer l’orage"
Paix, paix, paix
Et paix sur le monde
Où vivent les colombes ?
Lorsque le chant des partisans sera
entonné
Je me sentirai comprise
Dans cette humanité
Une fois encore
Laureline Loyez
Lu à la Klam
Écrire Aimer
De toute ma vie
Voilà ce que j'ai fait
Écrire et aimer
Aimer et créer
Dans les cahots
Et le chaos
Et les K.O.
Voilà
Les deux fils qui tissent le reste
Voilà
Les milliers de lignes
Les milliers de pages
Les milliers de lettres
Dans les boulots que je ne sais
Ni vouloir ni garder
De la vie que je ne sais pas gagner
Voilà ce que je fais
Bon an mal an
Bon gré mal gré
Aimer écrire
Écrire aimer
Écrire
Aimer
Elsa Jousseau
Ça a râlé
Ça a grondé
Ça a crié
Ça a chanté
La colère dans les rues
En cortège bariolé
En cohue sans les rangs
Ça a pas marché au pas
Ça a fait résonner les pavés
Ça a serré les poings
Brandi des slogans
Ça a ri
Ça a dansé
Tous ces corps corps à corps
Une marée navigant vent en poupe
Dans sa houle
Furieuse
Joyeuse
Libre
Solaire
La colère dans la rue
Comme une envie de pogo
Un pogo en tong
- comme disait la Raymonde -
avec la tendresse du caoutchouc
Un pogo en tongs
Où les corps s’entrechoquent
Cordialement Cœur confiant
Rebondissant les unes les uns
En franc contact
Assurant le rebond moelleux des autres
Rebondir
Pour faire face
face à ces cons sans tact
Face à la violence du mépris
A l’indécence des puissants
Face aux injustices insoutenables
Aux horreurs sans fin aux massacres
Face au fascisme galopant
A l’incandescence programmée du monde
Faire face
Toustes ensemble
Cœur battant corps dansant
Chorégraphie aléatoire
Libératoire incantatoire
Cris, percu, refrains
une même énergie nous traverse
nous cuirasse nous exalte…
Au pays du pogo, on slame aussi,
comme à la klam
on se jette dans le vide,
porté par les mains des autres
mille mains nous portent
Magique tapis de mains
Qui transporte
au-dessus du vide,
au-delà des têtes,
l’espace d’un instant,
d’une traversée horizontale de la salle
Tapis magique qui nous dépose
En douceur
Apaisé
Se laisser porter par les mains amies des autres
Se laisser porter par les mots des autres
Se laisser transporter
Laisser pogoter les mots
Qu’ils chantent notre colère
Nos joies nos tristesses
Solidaires
Qu’ils se cognent les uns aux autres
frénétiquement
En corps à corps cordial
Avec fureur et tendresse
Ce soir à la Klam
Je vous souhaite
Un beau pogo de mots en tongs
Comme disait la Raymonde
Pour accueillir nos émotions
Toutes nos émotions
Moelleusement
Les laisser rebondir les unes les autres
Les laisser nous bousculer/ Nous chatouiller / Nous chavirer / Nous faire rêver
Collectivement
Laissons les mots slamer
Traverser la salle
Et redescendre en douceur
Pour qu’ils opèrent leur magie
Pour que la colère soit féconde
Que la joie soit mutuelle
La tristesse moins amère
Et la peur domptée
Que les mots se cognant fassent étincelles
Qu’ils éclairent qu’ils oragent qu’ils tempêtent
Qu’ils fassent fête
Qu’ils exultent qu’ils éructent
Qu’ils tumultent
Ils transmutent la colère en or
Pour que la faconde de la colère
Que le maelström des émotions mêlées
Irrigue nos veines, nourrisse nos rêves, abreuve nos plumes
Parce que la poésie,
C’est le plus beau nom qu’on puisse donner à la vie
- comme disait Prévert…
Laurence
Lu à la Klam
DIGRESSION SUR LA CHASSE
Le noble art de la chasse obéit à des règles très précises : prenons par exemple la chasse à courre, qui nécessite outre des cors de chasse, des chevaux, des chiens et des costumes précis.
Je me demande d’ailleurs si on pourrait chasser à courre sur un autre animal qu’un cheval… On pourrait imaginer chevaucher un dragon pour un double effet : chasse et barbecue tout inclus, dans un même élan. Ou bien chasse à courre sur un âne, la difficulté étant alors de faire avancer la monture au bon moment et dans le bon sens.
Une chasse à courre sur des cochons pourrait être extrêmement divertissante, surtout pour les spectateurs ! On peut aussi imaginer une chasse sur des tortues géantes, plus lente. Ou sur des crocodiles, plus périlleuse ! On peut même envisager dans ce cas de pousser la cruauté animale à son paroxysme en transformant la monture en sac à main ou en ceinture à l’issue de la journée.
La chasse à courre nécessite également un costume bien défini : une veste rouge à boutons dorés et une bombe noire sur la tête. L’affaire aurait une tout autre allure si les chasseurs portaient une combinaison de plongée par exemple. Pourtant ce serait tout de même bien pratique lorsque l’animal pourchassé se jetterait dans un lac : le chasseur pourrait ainsi le poursuivre sans se mouiller. La bombe pourrait aussi être remplacée par un tout autre couvre-chef. Par exemple un casque à pointe ou un saladier renversé qui pourrait être utilisé pour le casse-croûte du déjeuner.
Evelyne Le Coz
RIQUET A LA HOUPPE
Il était une fois une reine qui accoucha d’un fils affreusement laid. Il était si vilain que le roi eut un mouvement de recul en le voyant et eut presque un doute sur sa paternité. Fort heureusement pour lui (et pour la reine !) le bambin naquit avec une énorme touffe de cheveux roux sur la tête. La mère du roi s’écria alors :
« Je reconnais bien cette particularité ! Tu avais la même à la naissance, mon fils. C'est pourquoi toute la cour t'avait surnommé Rouquemoutte ! Jusqu'à ce que tu t'offusques de ce surnom à l'adolescence, et que tu fasses couper la tête de quiconque te nommerait ainsi. »
Le roi, rassuré, prit son fils dans ses bras et lui dit en souriant tendrement :
« Puisque tu seras le Prince Éric, et que tu as de beaux cheveux, nous te nommerons donc Riquet à la Houppe »
L’enfant grandit… Il était toujours aussi moche, mais sa chevelure dont sa domesticité prenait grand soin devenait de plus en plus somptueuse.
D’ailleurs, heureusement qu’il était fils de roi car je ne sais pas si vous savez ce que coûtent les produits de coiffage de nos jours, le shampoing atteint des prix prohibitifs. L’après shampoing coûte un max et j’envisage de vendre un rein pour aller chez le coiffeur…Pourquoi pensez-vous que les cheveux gris soient à la mode ? Et bien, c'est pour économiser sur la teinture tout simplement…
Revenons à nos moutons, Riquet à la Houppe n’avait donc aucun problème financier pour entretenir ses cheveux. Cependant lorsqu’il eut atteint l’âge de se marier, et bien qu’il fût fils de roi, les prétendantes ne se bousculaient pas au portillon (rapport à sa laideur légendaire). Ses parents désespérant de voir se perpétuer leur lignée convoquèrent leurs conseillers en communication pour trouver une solution permettant de marier leur enfant.
L’idée fut lancée d’organiser un grand concours de beauté dans le Royaume. Ce concours ayant la particularité d’être uniquement basé sur des qualités capillaires des candidats. Les postulants furent nombreux, mais Riquet à la Houppe remporta haut la main la victoire (bien aidé pour cela par les votes du public qui avaient été soudoyés par le trésor Royal, et également par un Edit Royal punissant de mort toute personne votant contre la candidature du Prince)
Surfant sur cette toute nouvelle notoriété relayée par tous les médias du pays, Riquet à la Houppe par la magie d’internet, devint le prince le plus bankable de tout le Gotha.
Il put donc choisir à sa guise une princesse irlandaise aussi rousse que lui afin de perpétuer sa lignée capillaire. Bien évidemment il prit soin de la sélectionner également très très jolie afin de compenser sa propre laideur et d’améliorer sa descendance. Pour ce qui est de son intelligence, nous n’avons aucune information pertinente à fournir.
Ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants très chevelus et très roux.
Evelyne Le Coz
